Danemark, une ferme à la Captain Fantastic

 

Depuis notre arrivée au Danemark, la neige nous accompagne partout. On n’est donc pas surpris qu’elle nous suive jusqu’à la ferme où nous allons travailler et expérimenter le quotidien d’une exploitation bio en plein hiver danois.

C’est Flemming, le fermier, qui nous ouvre la porte de la maison au toit traditionnel recouvert de paille et qui nous accueille au chaud. Ses filles, Alva et Liva, âgées de 10 et 7 ans, en pyjama dans le salon, se demandent qui peuvent bien être ces deux inconnus qui portent un nombre incalculable de couches de vêtements.

Pour le premier jour, il nous fait faire le tour du propriétaire et nous parle des différents chantiers que nous allons mener pendant notre séjour. On découvre avec joie les animaux : Balda le shetland, les huit poules, Sara et Mette les truies, les trois cochons, Grey le chat et une quinzaine de moutons.

Eux, impossible de les compter précisément. Ils s’enfuient et s’emmêlent dès qu’on s’approche. C’est d’ailleurs pour ça que certains sont enveloppés d’une gigantesque couche de laine : le fermier n’a pas pu les attraper depuis des mois et n’a donc pas pu les tondre !

Flemming nous montre aussi le poulailler, le jardin potager et les trois zones dédiées aux vignes.

La nuit tombe sur ce petit monde et on songe à la ferme de Captain Fantastic que l’on voit à la fin du film. Il y a des ressemblances frappantes et inattendues : un homme seul qui élève ses enfants au milieu des bois, dans une ferme qu’il a créé lui-même en visant l’autosuffisance. C’est un drôle de hasard de trouver cet endroit au fin fond d’une île danoise.

Heureux de nos découvertes, on se couche avec la hâte au coeur de commencer à travailler dehors, à l’air libre, avec nos mains et nos corps qui ne demandent que ça.

Les premiers jours apportent leur lot d’aventures : Marion prend le jus de la clôture après que Flemming lui ait dit qu’elle pouvait la toucher sans crainte car il l’avait éteinte, Jordan soulève des bouts de bois qui doivent bien peser 90 kilos pour les couper et alimenter le poêle, Balda le shetland s’échappe de son pré et galope au milieu des moutons complètement paniqués. Nous voilà à courir après et l’appater avec une poire pour le ramener chez lui !

Un de nos premiers chantiers consiste à réhabiliter entièrement la serre. Quand on y entre pour la première fois, on réalise que cela tient plus de la mission archéologique que du jardinage. Elle est tellement envahie par les pots vides, les mauvaises herbes, les toiles d’araignées et les plantes mortes qu’on ne voit même plus le sol.

Jordan dérange même un serpent qui dormait sûrement là depuis l’automne. On ne chôme pas et, en une journée, on transforme la serre calamiteuse en petite maisonnée où il fait envie de camper. On y sème même des épinards et des salades pour qu’elle prenne vie !

Le temps, lui, est moins à la fête et le blizzard s’invite pendant trois jours. Qu’il vienne, on a assez de travail pour se réchauffer !

Décharger des remorques de foin, biner les vignes et les pailler, démonter des centaines de mètres de clôtures et de fils électriques, installer des nouvelles rangées de vignes, déloger le tracteur du champ où il s’est embourbé, faire place neuve dans l’ancien pré des cochons… On découvre les travaux d’hiver qui font la ferme belle pour les beaux jours.

Nos plaisirs quotidiens, les petits riens qui mettent nos coeurs en joie sont simples et doux. Saluer les moutons en ouvrant la porte du van le matin, aller chercher des oeufs au poulailler pour le déjeuner, donner du rab aux truies en leur promettant de garder ça entre nous.

En vivant avec tous ces animaux et en les observant, on en apprend chaque jour un peu plus sur leurs personnalités et leurs comportements.

Les poules nous suivent absolument partout en courant comme des petits vélociraptors. Elles picorent les grains qui s’échappent des silos pendant qu’on les nettoie, grattent la terre qu’on vient de biner pour y dégôter des snacks et se calfeutrent sous le van quand le vent se fait trop fort.

Les moutons, quant à eux, nous vénèrent quand on arrive seau de grain en main. Le reste du temps, ils détalent dès que l’on s’approche à moins d’un mètre d’eux. Ils passent leur temps à détruire les clôtures, nous regarder d’un oeil torve et voler la nourriture des cochons.

Un jour, Jordan assiste même à un combat très étrange : les moutons noirs font face aux moutons blancs. Chaque camp a choisi son champion qui s’avance dans le pré. Les deux moutons se fixent sans ciller. La tension est palpable, prête à atteindre son paroxysme quand soudain, un des moutons blancs se lève pour rejoindre le groupe des moutons noirs. Il s’assoit avec eux et, quelques secondes plus tard, les autres moutons blancs se lèvent pour le rejoindre. Pur hasard ou parabole de la société humaine ? Le choix vous appartient.

Les cochons sont, eux aussi, très attachants. Ils passent leurs journées à faire la sieste dans la boue, courir à en perdre haleine à une vitesse hallucinante et couiner dès que Marion passe devant leur pré. Ils ont bien compris qui était le maillon faible pour avoir du rab de grain !

Depuis que Marion a mis fin à la tentative d’évasion de Balda le shetland en l’appatant avec une poire, il est furieux contre elle. Il n’accepte plus aucun fruit qu’elle lui offre, lui montre sa croupe quand elle l’appelle et trotte à l’autre bout du pré quand elle s’approche de la clôture. En revanche, quand c’est Jordan qui vient lui donner son grain et de l’eau, il s’empresse de lui lécher la main pour le remercier. Apparemment, les shetlands ont une mémoire d’éléphant !

Côté nourriture, on découvre la gastronomie danoise. Tartine de délicieux pain noir et savoureux fromage au petit-déjeuner, pommes de terre bouillies, betteraves, choux rouges et oeufs le midi et le soir. Jordan découvre les viandes de la ferme (bacon, pâté, jambon et canard de l’année passée) et Marion s’en tient aux légumes. En quelques jours à peine, nos corps s’assèchent et nos muscles se font plus saillants. Travailler dehors, ça aère l’esprit et assainit le corps !

Plus les jours passent, plus on réalise que pour gérer efficacement une telle exploitation, les deux qualités indispensables sont la stratégie et l’organisation. Labellisée biologique par le gouvernement danois, la ferme n’utilise aucun pesticide ni engrais chimique d’aucune sorte. Les différents espaces - prés, maison, atelier, potager, poulailler, serre et vignes - sont conçus et modulés intelligemment. La ferme fait quatre hectares mais n’est exploitée que sur deux. Le reste est laissé à la forêt qui forme une barrière naturelle au vent et où les moutons aiment se cacher quand ils ont besoin d’un peu de solitude. Notre séjour nous permet de saisir pleinement l’étendue du travail que représente une telle exploitation au quotidien.

D’un point de vue économique, le fermier ne vend rien de sa production de fruits et de légumes. Ils lui permettent simplement d’être auto-suffisant tout au long de l’année. Il vend les oeufs des poules dans un frigo placé devant la maison, au bord de la route, où n’importe qui peut prendre une boîte et laisser quelques couronnes en échange. Une partie de ses revenus vient de la vente de ses cochons à des particuliers. Il complète le tout en s’occupant d’une personne handicapée une journée par semaine à Copenhague. Le reste du temps, il travaille 5h par jour dans sa ferme.

En une semaine, nous avons pris conscience de toutes ces donnes et appris par nous-mêmes des gestes et des savoirs que nous ne maîtrisions pas auparavant. Nous avons travaillé efficacement dans des conditions météo difficiles et été très heureux de mener à bien des chantiers importants. Tout ça, c’est l’aspect positif et l’inspiration que nous conserverons de cette expérience.

Nous aurions dû rester 3 semaines dans la ferme et y filmer un documentaire vidéo. Après mûre réflexion, nous avons décidé de partir au bout d’une semaine et demie et de partager avec vous un reportage photo. Différents éléments nous ont poussé à prendre cette décision et, en toute transparence, nous voulons aussi les partager avec vous.

Le Wwoofing, c’est ce que nous faisons dans chacune des 8 fermes de notre Tour d’Europe. C’est une sorte de contrat entre le fermier et les bénévoles. Les bénévoles s’engagent à travailler gratuitement 5h par jour, du lundi au vendredi, en échange de quoi le fermier s’engage à les loger et les nourrir.

Bien qu’il savait que nous étions en couple, le lit que le fermier nous réservait était pour une personne. Pas de problème, nous avons notre van et nous aimons dormir dedans. Côté nourriture, nous avons mangé la même chose midi et soir pendant une semaine. Passe encore, on n’est pas des princesses. Là où ça passe moins, c’est quand Flemming part à Copenhague avec tout le pain et le fromage sous son bras et nous laisse pendant 24h avec pour seule pitance des betteraves et des pommes de terre. Et là où ça casse, c’est quand on se voit obligés de cuisiner tous les repas et de nettoyer la cuisine chaque jour, sans qu’il ne lève le petit doigt. L’égoïsme, l’absence d’empathie et de partage des tâches ne font partie ni de notre tempérament ni de nos habitudes. C’est pourquoi cela nous coûte de les cautionner.

En parallèle, la douche du van s’est mise à fuir énormément. On ne pouvait même plus utiliser le robinet de la cuisine sous peine de réveiller la bête et d’inonder nos vêtements, rangés dans le placard jouxtant la douche. Les travaux pour la réparer allaient nous prendre plusieurs jours, une virée dans plusieurs Leroy Merlin danois et une addition bien salée. Cet imprévu se mariait mal avec tout le travail qu’il nous restait à faire sur nos vidéos, nos interviews et nos projets pédagogiques avant la fin du mois.

La dernière goutte est tombée quand Flemming nous a dit qu’il n’y avait plus de connexion Internet. Nous avions été clairs lorsque nous l’avions contacté la première fois en lui précisant que notre road-média demandait une bonne connexion quotidienne sans laquelle nous ne pouvions faire notre travail. Le lendemain, nous avons donc décidé de partir en nous concentrant sur les choses positives que nous avions vécues sans oublier les erreurs à ne pas répéter dans les mois qui viennent.

On espère que vous comprendrez notre choix et que ce reportage vous aura fait vivre cette expérience avec nous ! Le mois prochain, rendez-vous en Suède où l’on croise les doigts pour que les fermiers ne parlent pas de la suprématie du Pentagone sur les média américains et de la nécessité d’une dictature éclairée comme en Chine à chaque repas !

On espère que vous comprendrez notre choix et que ce reportage vous aura fait vivre cette expérience avec nous ! Le mois prochain, rendez-vous en Suède où l’on croise les doigts pour que les fermiers ne parlent pas de la suprématie du Pentagone sur les média américains et de la nécessité d’une dictature éclairée comme en Chine à chaque repas !

Marion & Jordan, pour Out of the Box